Lettre de l’insu n°4 – sept 2022

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Dans ce numéro de rentrée, vous trouverez la lecture que Laurent Combres nous a proposé pour la discussion lors de nos dernières minutes du livre de Luz Zapata, Le style de l’inconscient. Nous l’en remercions chaleureusement. Vous trouverez également quelques informations sur les publications et rendez-vous à venir.
Nous rappelons ici que les contributions des lecteurs pour ce bulletin sont les bienvenues. Vous pouvez nous adresser vos propositions à contact@editionsdelinsu.org.
Nous vous souhaitons une agréable lecture.

A propos de l’ouvrage de Luz Zapata « Le style de l’inconscient – Place du réel dans la clinique du Sujet »
par Laurent Combres

Chère Luz,
Voici donc un ensemble de travaux effectués depuis 18 ans, et que tu as voulu cette fois construire et proposer sous la forme du livre pour, comme tu le disais dans une première présentation de ton ouvrage en juin dernier, « développer un fil de transmission ». Il s’agit dans ce livre et à partir de celui-ci, je te cite, de « questionner notre désir, notre inscription dans le lien social, nos symptômes, ce que nous en faisons, comment nous dépassons notre souffrance afin d’ancrer quelque chose ».
En invitant ainsi à la discussion, c’est même au-delà de ce livre que tu situes un enjeu ; un enjeu central autour de la transmission de la psychanalyse ; l’enseignement de ce qu’elle enseigne. Sans doute tes inscriptions dans différents lieux et lieux bien différents de transmissions et d’enseignements donnent-elles déjà à ton travail un plus d’aisance, et de savoir-faire. Mais il ne faut pas se tromper sur ce qui pourrait passer pour une habileté pédagogique, car ce livre ne s’y réduit pas et ne peut pas, ne doit pas y être réduit.
Car le ton est donné avec le titre : le style de l’inconscient. Et c’est ce qui va s’entendre tout au long de l’ouvrage à la fois comme ton style, tiré de ton expérience de la psychanalyse, comme analysante et analyste. Mais aussi comme une proposition de parler au style de chacun, au singulier de chacun, et enfin, d’inviter à ce que chacun reprenne à son compte son style et parle depuis.
La proposition que tu fais dans ce travail est donc à entendre comme une proposition qui se veut actuelle de la psychanalyse et surtout éthique. Je tiens à souligner cette visée, et c’est même ce sur quoi je vais centrer cette présentation de ton ouvrage ; qui ne sera donc pas exhaustive, mais bien centré sur ce point crucial.
À plusieurs reprises des travaux contemporains sont convoqués ; de la littérature, de la sociologie, philosophie, vie numérique et bien sûr psychanalyse. Et cela avec des repérages précis des conséquences de ces hypothèses, leurs portées psychothérapeutiques, critiquables donc, et la portée plus éthique de certains. Que l’on pense par exemple aux travaux de Lyotard, Gauchet ou Dany Robert Dufour. Le premier pour cette référence bien connue qui vaut pour nombre d’entre nous comme point de repère lorsque l’on parle de notre époque, de cette postmodernité. Tu vas chercher chez Lyotard, bien sûr cette fin des grands récits que nous connaissons tous, mais aussi plus finement, l’analyse que ces travaux permet pour parler de cette condition postmoderne : le langage réduit à la communication, sans éthique de ce que tu appelles l’engagement. Et la conséquence à un niveau social d’une telle approche, soit le deuil du sujet de l’inconscient.
Chez Marcel Gauchet, tu retiens d’abord l’idée d’un individu postmoderne déconnecté du lien social, et qui alors se branche sur les réseaux sociaux. Et surtout, les conséquences qu’une telle hypothèse peut avoir et qui concernent la psychanalyse. Selon lui, du fait de cette déconnexion du lien social, la psychanalyse se retrouve-t-elle aussi déconnectée de la psychopathologie contemporaine, puisque les logiques repérées par Gauchet ne relèvent plus de l’inconscient, mais de l’agir qui se passe du fantasme devenu défaillant, voire inexistant. Chose que, comme tu le notes aussi, Dany Robert Dufour parvient à repérer puisqu’il avance l’apparition d’une nouvelle clinique liée à l’émergence des sociétés néolibérales.
Lorsque je parlais de la portée éthique de ton travail, c’est donc ici aussi qu’elle se manifeste, puisque tu indiques que même si ces travaux sont tout à fait pertinents, parlent de notre société, des individus qui l’habitent, en revanche, il n’est pas sûr du tout, voire même il est certain, qu’ils ne parlent pas des sujets qui se rencontrent en analyse. Le défaut est que ces approches, si elles ne s’en tiennent pas à le dénoncer, peuvent même produire une sorte de glissement vers une psychologie du moi, au détriment d’une clinique du sujet de l’inconscient. Là il me semble que tu indiques donc une direction de travail tout à fait nécessaire, soit parvenir à repérer le rapport entre l’idéologie néolibérale et la psychopathologie, même clinique, dont elle a besoin. Car la tendance d’une telle psychopathologie à pousser à la fabrication d’un homme nouveau (p144) n’est sans doute pas, voire pas du tout, le travail, la production, la construction d’un savoir du sujet en analyse.
Toujours en rapport avec le travail de Lyotard donc, sur le mythe, tu rappelles donc les grands traits de notre époque culturelle. Or on sait combien de psychanalystes se sont lancés dans des travaux d’analyses de cette société, parfois en oubliant peut-être ce que la clinique, voire leur clinique peut leur enseigner. Une définition de notre époque et des individus qui la peuplent n’est pas la même chose qu’un enseignement de ce que la parole d’un sujet qui se rencontre en analyse enseigne.
Et c’est ce que tu relèves donc, cette fois par une autre porte d’entrée, déjà évoquée plus haut, à savoir celle du paradoxe de l’articulation du savoir dans l’enseignement. Puisque produire du savoir, part d’un vide dans les savoirs existants, mais doit aussi viser à cet évidemment. Nous avons-là une des difficultés majeures pour la transmission de la psychanalyse, et dans laquelle tu inscris ton travail. Pour le dire autrement, tous les savoirs sur le sujet ne se valent pas ; tous n’ont pas cette disposition à, je reprends le terme que tu utilises, l’évidemment.
Ainsi, c’est une articulation entre le travail de Freud et celui de Lacan, que tu montres, pour indiquer ce que Lacan parvient à cerner avec un tranchant plus radical que Freud, c’est-à-dire le sujet comme réponse à la béance causale réponse à la coupure, réponse à la discontinuité.
En avançant un peu plus dans les concepts pour penser ou orienter cette clinique psychanalytique, donc éthique, tu convoques par exemple 2 modèles susceptibles de connoter dans une analyse et le travail de l’analyse, la trace de l’inconscient : une qui permet la construction en analyse, l’autre qui permet la scansion. Ces modèles ne s’équivalent pas (p84), le premier ayant plutôt été poursuivi dans les travaux post-freudiens, le second dans la psychanalyse avec Lacan ; celle, faut-il le dire, qui te paraît la plus juste, la plus à même de poser les bases pour penser une psychanalyse contemporaine.
De façon plus conceptuelle encore, c’est ainsi que tu rapportes qu’un symptôme peut permettre d’établir cette nécessaire et vitale séparation d’avec la jouissance. Comme tu le reprends, le mythe individuel peut avoir cette fonction. Mais le mythe individuel prend aussi le risque d’être compatible avec la postmodernité ; compatibles avec les théories sur le narcissisme qui peuvent là être au premier plan. D’où la question que tu poses en fin de compte, que tu poses, et que tu traites, à laquelle tu réponds avec ce livre : Comment se pense un travail, voire des concepts qui distingueront ces différents niveaux ; entre un mythe individuel compatible avec la modernité, un mythe individuel, et la possibilité d’un lien social ?
C’est là, pour ma part et à la lecture de ton livre, le cœur de ton travail ; soit ne pas cesser d’essayer de dire le plus précisément possible où il y a de la psychanalyse, avec son éthique, et pour qu’il y en ait. C’est l’enjeu du transfert, conclus-tu (p 185), c’est-à-dire, je te cite, «la présence de l’humain et le réel qu’elle convoque, le réel sexuel de l’inconscient en tant qu’impossible. Le traitement de ce réel que la cure propose, n’est pas sans conséquence pour l’analysant et pour le lien social dans lequel il s’inscrit. L’épreuve de la cure permet à celui qui la traverse de se détacher du réel mortifère, de faire advenir la part du symptôme qui va vers le lien, d’aspirer avec d’autres à une vie possible. Il s’agit là d’un effet qui dépasse la cure elle-même et signifie pour la culture que le traitement de ce réel est non seulement possible, mais nécessaire au renouvellement du lien social ». Un point de conclusion donc, et qui a deux nécessités :
– reconnaître le style de l’inconscient et la réponse qui lui convient : cela vient de quelque part et cela nous concerne
– la création de nouvelles conditions de possibilité du transfert.
Je n’aurai donc pas tout dévoilé, loin de là, dans cette présentation ; par exemple tout le travail minutieux que tu proposer sur la vie numérique, tout les appuis aussi que tu vas chercher dans la littérature et la poésie. J’espère qu’au moins, avec ces points dont je ne parle pas, avec ceux ici extraits de ton travail, et avec la discussion qui va suivre, cela va donner à d’autres l’envie de lire ton travail.
Et puisqu’il me revient d’ouvrir la discussion, j’ai alors retenu deux questions que je souhaite te soumettre.
La première, elle, est forcément sur le style. Nous le savons, un des premiers lieux où Lacan repère la question du style, c’est dans son travail sur le stade du miroir ; lorsqu’il signale l’écart entre la symbolisation et le corps. Je voudrais, si tu en es d’accord, te demander de dire ici à nous, tes lecteurs et auditeurs, ce que tu prolonges de cette théorie de Lacan, ce que tu précises.
La seconde question, elle découle d’une certaine façon de la première, concerne la trace. Tu en parles dans ton texte, je l’ai rappelé tout à l’heure ; la trace de l’inconscient et ce que le psychanalyste peut en faire. Mais il y a un autre niveau où Lacan parle aussi de la trace. Dans Du sujet enfin en question, il parle de la psychanalyse comme ce qui est possible depuis la trace ; la trace du travail de Freud, cette trace laissée là. Et une trace qui ne se périme pas, qui ne se date pas, voire, pourrait-on dire, qui est hors d’âge. Lorsque nous discutions en amont de cette présentation, tu pointais un des problèmes sérieux de notre temps, avec cette question : pourquoi n’arrive-t-on plus à entendre le style de l’inconscient ? Evidemment qu’il peut y avoir de nombreuses réponses à cette question, réponses que tu listes dans ton livre, et que tu critiques. Mais je voudrais alors te retourner la question comme cela, avec donc cette autre référence à la trace dont Lacan parle : qu’est-ce qui dans ton travail viserait le mieux, selon toi, à indiquer la persistance de cette trace ; nécessaire pour que l’on entende encore le style de l’inconscient ?

Sortie le 15 septembre : Gens et choses (De la Chose à l’objet a) par Isabelle Morin

Il s’agit ici de répondre à la question de la nécessité de l’invention de l’objet a par Lacan. C’est dans la pensée freudienne qu’elle s’inscrit, dans la Chose freudienne qui précède l’objet a. Si la Chose reste muette, l’objet a anime la structure. Cette invention majeure contribue à la réinvention de la psychanalyse, en réinterrogeant la dimension de l’objet de la psychanalyse. Ses conséquences se sont fait sentir dans la théorie, mais également dans la pratique et précisément pour la fin de l’analyse. C’est en inventant l’objet a que Lacan a permis de dépasser le roc freudien de la castration. Ce livre arpente ce chemin.


ISBN : 9782490743124 – 200 pages – 25 € – cet ouvrage s’accompagne d’un livre électronique offert rassemblant les débats à télécharger sur https://editionsdelinsu.org/boutique/

à paraître bientôt

Claude Baqué, La dame qui marchait sur la pointe des pieds Une fiction sur Madeleine Lebouc, le cas princeps de Janet [Sortie le 1er décembre 2022]
Mario Uribe, La dignité du sujet Un psychanalyste chilien à l’écoute de son époque [Sortie en 2023]
Ouvrage collectif, En finir avec la Psychanalyse ? Actes du colloque organisé sous ce titre par la revue PSYCHANALYSE YETU et le Pari de Lacan en juin 2022 [Sortie en 2023]

Prochains rendez-vous

16 octobre 2022 10h à 13h à Paris – Les minutes de l’insu

IPT 83 Bd Arago, 75014 Paris
Michel Lapeyre, La psychanalyse : l’indifférence en matière de politique ? présenté par Bibiana Morales
Pierre Bruno, Satisfaction et jouissance, présenté par Emmanuel Lehoux, suivi d’échanges avec l’auteur.
Isabelle Morin, Gens et choses, présenté par Marie-Jean Sauret, suivi d’échanges avec l’auteur.

16 avril 2023 à Paris – Les minutes de l’insu

Plus d’informations à venir